Les trésors oubliés : World Cinema Foundation

Combien de films se sont effacés dans la mémoire collective ? Combien de chefs-d’œuvre se sont perdus dans les limbes de l’histoire du cinéma, pourtant si courte, si ramassée dans le temps ? Nul ne le sait. Il n’y aucun doute sur le fait que la planète cinématographique est toujours à la recherche de ses racines, de ses trésors oubliés et cachés. La cinéphilie ne cesse de se délecter de chaque redécouverte inespérée de films, de morceaux de films, de rushs et de chutes inexploitées de grands films du cinéma. Assoiffé par la passion débordante du cinéma, le cinéphile amasse, recherche, collectionne ces pépites qui ont perdu leur aura et leur vision d’antan, ou alors qui n’ont jamais joui d’un succès populaire ou critique, car trop invisibles et trop confidentiels. 

 

En cinéphile averti, en passionné inconditionnel du cinéma, de tous les cinémas, Scorsese s’est fait, depuis de nombreuses années, le chef de file de ces réalisateurs du Nouvel Hollywood qui ont grandi avec le cinéma du monde, avec le cinéma européen. Coppola, Scorsese, ou encore Spielberg et Lucas ont toujours cherché à tout prix à restituer au public ces films qui ont su réveiller en eux la passion du septième art. Car la générosité et le partage sont les maîtres mots de leur cinéma et de leur philosophie artistique. En créant, lors du festival de Cannes 2007, la World Cinema Foundation, Scorsese a fait un pas de plus dans cette volonté de conserver le cinéma qu’il affectionne.

En se démarquant des grands pôles de création cinématographiques que sont les Etats-Unis, l’Europe Occidentale, ou encore le Japon (dont le cinéma fut redécouvert par la volonté de ces cinéastes à remettre sur le devant de la scène des réalisateurs tels que Ozu ou encore Kurosawa), Scorsese a développé avec sa fondation un système d’aides et de subventions privées et publiques permettant aux pays qui n’en ont pas les moyens de préserver leur patrimoine cinématographique. Pourquoi un film sénégalais, brésilien, mexicain, marocain, aussi remarquable soit-il, aurait-il moins de chances de survivre qu’un film français, américain ou italien qui jouit d’infrastructures capables de maintenir ses copies dans un état décent, qui lui permettent d’être édité, à la vue de tous, en copies numériques restaurées HD pour le cinéma ou les autres systèmes de diffusion (DVD, Blu-Ray, VOD) ?

La question mérite d’être posée, tant le travail de la World Cinema Foundation réussit à mettre en avant des films dits ‘’du monde’’ qui sont des chefs-d’œuvre ne demandant qu’à être appréciés par les regards attentifs du cinéphile. Car il est vrai que ce travail de restauration, engagé par un grand cinéaste qui n’a de cesse de mettre au goût du jour les œuvres qui l’ont inspiré (Les Chaussons Rouges de Powell et Pressburger, dont nous parlons dans ce dossier, mais aussi tant d’autres préservés et restaurés pour notre plus grand plaisir par la Film Foundation en partie créée par Scorsese), est un travail de partage complice avec un public animé par le cinéma, par la découverte de nouveaux horizons. Si la Film Foundation s’ouvre au grand public en restaurant tout type de production (du grand classique américain aux films expérimentaux et beaucoup plus confidentiels de Stan Brakhage), la World Cinema Foundation s’adresse au cinéphile qui cherche à ouvrir ses horizons cinématographiques.

Plus confidentiels, les 18 films restaurés par la fondation ont été beaucoup moins visibles, jusqu’à que Carlotta en édite quatre dans un coffret consacré à la World Cinema Foundation en avril 2012. Ce sont donc ces films, les plus visibles, et donc les plus représentatifs de l’association, qui nous intéressent particulièrement.

 

Dans la sélection proposée par Carlotta, un continent est, sans conteste, mis à l’honneur, au travers de deux films restaurés et superbes : l’Afrique. La cinématographie africaine est pauvre, jeune, et mal conservée, et c’est une réelle mission de mémoire que la World Cinema Foundation a réussi ici à remplir. Et ce en restaurant l’un des films fétiches de Scorsese, Transes (El Hal, 1981) de Ahmed El Maanouni, et le tout premier long métrage entièrement produit en Afrique sans participation occidentale : Le Voyage de la Hyène (Touki Bouki) réalisé en 1973 par le sénégalais Djibril Diop Mambety. Un documentaire marocain réalisé au début des années 80, un film de fiction sénégalais réalisé au début des années 1970 ; un film du Maghreb et un film d’Afrique Noire : deux films qui représentent la richesse d’un continent et les cultures diverses qui le composent.

Transes

Réalisé en 1981, Transes a été le premier film restauré par la World Cinema Foundation. Film fétiche du réalisateur de La Valse des Pantins, c’est pendant le montage de ce même film qu’il découvrit le documentaire de Ahmed El Maanouni qui suit la vie d’un groupe de musique marocain, Nass El Ghiwane, dont Scorsese emprunta notamment la musique pour La Passion du Christ. Mais c’est dans un autre film du New-Yorkais que les influences de Nass El Ghiwane (considérés par beaucoup comme les Rolling Stones d’Afrique du Nord) et du documentaire se laissent apercevoir : Shine a Light, qui retrace, le temps d’un concert, la vie de Mick Jagger et ses collègues.

Alors que Shine a Light profite du concert pour étaler et découvrir le temps de la vie du groupe, Transes met en avant un montage audacieux (auquel Scorsese a certainement pensé au moment de réaliser son film) qui, non seulement profite du son des chants du groupe pour plonger dans leur quotidien, mais aussi pour mettre en place un beau portrait du Maroc des années 1970-80 en pleine expansion. Si un metteur en scène compare le groupe à des troubadours qui content des histoires et vont de village en village pour chanter le pays qu’ils aiment, son histoire, ses coutumes et ses légendes, c’est parce qu’il se dégage de leur musique à la fois traditionnelle et moderne une réelle poésie, un vrai désir de partage. Le film se déploie alors dans un montage sonore et visuel audacieux, plongeant souvent le spectateur dans des métaphores et allégories de la musique jouée, du chant entonné, rendant l’expérience presque métaphysique, entièrement sensorielle, développant une grammaire proche du rock psychédélique des années 1970 dans lequel le groupe a peut-être aussi bien puisé sa source que dans les histoires traditionnelles du Maroc. Transes est un réel cadeau qu’offre Scorsese au spectateur en faisant de ce film le premier restauré de sa fondation.

 

Le Voyage de la Hyène

L’alliance subtile entre influence occidentale et traditionnelle est aussi une dominante du Voyage de la Hyène (Touki Bouki), considéré comme étant le premier film totalement africain, réalisé en 1973 par Djibril Diop Mambety. Le film, au travers d’un montage déstructuré à la poésie violente et torrentielle, raconte l’histoire de Nanta et Mory, un jeune couple passionné qui rêve de partir en bateau à Paris. Le récit des amoureux se développe au fur et à mesure de leurs tentatives, plus ou moins légales et honnêtes, d’acquérir l’argent qui leur permettra de réaliser leur rêve. Le film fait preuve, par son montage et son mixage son notamment, d’une réelle inventivité formelle dans laquelle se développent les rêves et fantasmes des deux protagonistes du récit. De son aveu, le réalisateur traversait une crise existentielle et souhaitait « faire exploser beaucoup de choses ». C’est en faisant du cinéma qu’il exprima ce désir.

Si le film paraît d’abord décousu, violent, il se dégage de sa forme globale une réelle poésie romantique sur la force de l’amour et les actes accomplis en son nom par Anta et Mory, et au nom de leur désir partagé de départ pour la France, aussi fous, aussi déconnectés de la réalité que soient les personnages. Comme dans Transes, un savant mélange de modernité et de tradition s’opère : la moto de Mory représente cette liberté de mouvement qu’il revendique, mais le guidon est surmonté d’un crâne d’animal qui rappelle un ornement ou un masque traditionnel. Le désert dans lequel évoluent les deux personnages en moto est mis en relation sonore avec Paris Paris de Josephine… Véritable manifeste pour l’invention formelle cinématographique, Touki Bouki se déploie, pour notre plus grand plaisir, dans une fresque cinématographique moderne que le temps ne pourra attaquer, tant la forme nous semble inédite, tant la sensation et le plaisir de voir et d’entendre est fort à la vision de ce chef-d’œuvre oublié.

 

Si les deux autres films qui composent ce coffret (Les Révoltés d’Alvarado, de Fred Zinneman et Emilio Gomez Muriel et La Flûte de Roseau, de Ermek Shinarbaev) restent intéressants sans provoquer l’enthousiasme et le bonheur que Touki Bouki et El Hal nous procurent, ils posent néanmoins aussi cette volonté de la World Cinema Foundation de nous donner à voir les copies nettes, agréables, et respectant le travail des réalisateurs, de films qui se posent sans cesse la question : comment faire du cinéma ?

La réponse de El Maanouni et Diop Mambety est belle, inventive, et touchante de sincérité. Elle réside dans le choix de la simplicité de la scénographie des plans, sublimée, élevée au rang de poésie cinématographique, par un montage audacieux, rythmé et rythmique, sonore et visuel. Non seulement Scorsese ouvre nos horizons cinématographiques, mais il nous offre aussi des bijoux cinématographiques qui méritent amplement leur place dans la grande Histoire du cinéma mondial, réhabilitant leurs auteurs oubliés dans nos cœurs cinéphiles. Le coffret de 2012 est le premier volume. À quand la joie et les surprises du second ?

 

Simon Bracquemart

Coffret de quatre films. Carlotta. 2012

 

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