La restauration de « Playtime » (Jacques Tati, 1967)

Du film de Jacques Tati, Playtime, on connaît surtout la genèse rocambolesque qui a englouti les finances de son réalisateur. L’échec commercial de Playtime a conduit le film à être maintes fois coupé par Tati lui-même, à tel point que l’on compte trois versions en un peu plus de dix ans. De plus, la complexité technique du film (70mm, six pistes magnétiques pour le son) a rendu difficile sa distribution et en a mené certains (chaînes de télévision, éditeurs de VHS) à exploiter le film en le tronquant.

Ainsi, « en 2002, la grande affaire, c’est la restauration de Playtime, ce film mythique que l’on a risqué de ne plus jamais voir dans sa version rêvée par Tati, en 70mm, un format hypnotique ». Cependant, le projet de restauration a dû attendre un certain temps pour des raisons juridiques, esthétiques et technologiques.

La récupération des droits et des copies par Les Films de Mon Oncle

Dans les années 1990, les héritiers de Tati et ses associés de Panoramic ont voulu vendre leurs droits majoritaires. La fille de Tati, Sophie Tatischeff, très impliquée dans la conservation du travail de son père, s’est alors inquiétée d’une possible perte de ses droits et leur rachat par une fiduciaire suisse. Avec Jérôme Deschamps – cousin de Sophie – et Macha Makeïeff, ils créent Les Films de Mon Oncle qui leur permettent de racheter les droits, conservés par la famille après la disparition, en 2001, de Sophie. 

Outre la restauration de Playtime, Les Films de Mon Oncle ont aussi pris en charge les éditions DVD française et anglaise de Playtime et Mon Oncle, ainsi que de nombreux événements autour de Jacques Tati (ventes de mobilier, reconstitution de la villa Arpel au salon Futur Intérieur en 2007 ou l’exposition Jacques Tati, deux temps trois mouvements de 2009, scénographiée par Macha Makeïeff).

Après avoir récupéré les droits, Sophie Tatischeff décide d’engager la restauration de Playtime en 70 mm. Or, la copie est en très mauvais état. Elle avait été envoyée au laboratoire Fotofilm de Madrid, car plus aucun laboratoire français ne développait encore le 70 mm. En 1993, le laboratoire espagnol examine le négatif original et constate qu’il est tellement abîmé qu’il faut geler les retirages. A l’époque, des problèmes financiers et techniques empêchent encore une restauration qui ne sera relancée qu’en 2001, aidée par les progrès du numérique et la résolution des déboires financiers.

Retrouver Playtime : choisir la  »bonne » version

Raccourci à trois reprises par Tati lui-même, Playtime connaît différentes versions que les restaurateurs ont du départagées : « on ne pouvait sérieusement envisager une restauration sans s’interroger sur l’existence d’une version  »définitive », mais quelle était-elle ?».

Outre une célèbre réalisation chaotique, le film a souffert d’une assez mauvaise réception qui a provoqué des coupes successives. La version présentée à l’Empire-Cinérama – seule salle parisienne alors équipée en projecteurs 70 mm, et, par conséquent, plus chère – pour la première le 16 décembre 1967 dure alors 153 minutes (avec entracte). Cette version n’a qu’une très brève existence. En effet, « dans les semaines qui suivirent la première à l’Empire-Cinérama, des coupes furent faites directement sur les copies d’exploitation » par Tati lui-même. « Soucieux de coller à l’attente de son public, Tati assiste à une douzaine de séances dans l’auditorium de l’Empire avant de se résoudre à amputer son film de dix minutes, mais c’est déjà un déchirement ». Le « déchirement » ressenti par Tati est discutable. Il s’avère difficile de déterminer dans quel état d’esprit Tati a effectué ces coupes. D’un côté, il affirme la nécessité de supprimer les répétitions et les longueurs reprochées à Playtime – argument esthétique – et de l’autre, il reconnaît le rôle joué par les distributeurs dans ces coupes – argument financier.

Ainsi, à la fin février 1968, la deuxième version de Playtime dure 135 minutes, et est présentée sans entracte. Cette version demeure un échec commercial qui plonge Tati dans un gouffre financier pendant des années. Specta-Films, sa société de production, est liquidée : cette faillite rend invisibles ses films pendant plusieurs années. À la fin des années 1970, Jacques Tati récupère ses droits sur ses films grâce au concours d’amis. Les distributeurs, qui ne veulent pas d’un film de plus de deux heures, imposent de nouvelles coupes sur Playtime, réduit à 119 minutes : c’est la troisième version, celle que nous connaissons aujourd’hui.

Les restaurateurs se sont donc heurtés à une question de premier ordre. En effet, « avec Playtime, une question se posait de manière insistante : la dernière version du film [celle de la re-sortie de 1979] était-elle conforme aux voeux de son auteur ? Certaines de ses déclarations permettaient d’en douter ». Les restaurateurs ont donc choisi de se consacrer au rétablissement de la seconde version de 135 minutes (février 1968), qui « semble être celle qui avait les faveurs de Tati » et dont il reste deux copies 35 mm, très abîmées et incomplètes, conservées par les cinémathèques de Toulouse et de Lausanne. Ces deux copies ont constitué la version de référence pour la reconstitution. Quatre minutes – des plans rallongés surtout – ont pu être retrouvées, ce qui porte la version restaurée à 124 minutes.

Le travail de restauration

Le négatif sur lequel les restaurateurs ont travaillé s’est avéré extrêmement abîmé : « toutes les modifications effectuées par Tati lui-même et les tirages successifs de copies avaient irrémédiablement abîmé le négatif. Celui-ci a même été déchiré en 1991 ». Les multiples coupes conformées sur le négatif ont provoqué la disparition de certaines images D’autres étaient déchirées – maintenues par du Scotch – ou encore rayées et tachées. 

On remarque qu’il manque deux images sur la pellicule.
Jean-René Failliot,
http://www.in70mm.com/news/2004/playtime/french/index.htm

Les restaurateurs se sont attachés, dès le début de l’opération de restauration, à respecter le plus possible le travail originel de Jacques Tati. Comme le rappelle François Ede, « une restauration n’est pas un travail  »artistique », il ne s’agit pas d’inventer mais de faire un travail raisonné d’investigation qui s’appuie sur des documents », une position confirmée par Jérôme Deschamps : « il s’agissait pour nous de ne pas nous substituer à Jacques Tati ». L’ouvrage Playtime a permis aux restaurateurs de justifier certains de leurs choix, par exemple la reconstitution du labyrinthe des bureaux, séquence incompréhensible car montée au hachoir dans la troisième version.

En définitive, « il ne s’agit pas de refaire le film mais d’essayer de le reconstituer au plus près de ce que voulait Tati ». Pour ce faire, les restaurateurs ont combiné les moyens de la restauration photochimique traditionnelle avec les outils numériques. 90% du film ont été traités par tirage en immersion. Le solvant a permis d’éliminer les rayures et les abrasions du support. Une copie de travail a été tirée pour mesurer l’étendue des défauts et évaluer les images qui devaient être traitées numériquement. Cinq minutes ont nécessité un traitement et des retouches numériques. Pour quelques plans d’internégatifs comportant de grands défauts, un étalonnage numérique a été nécessaire. En ce qui concerne le son, les restaurateurs se sont refusés de modifier la bande sonore (citant le contre-exemple malheureusement célèbre de Vertigo), qui a toutefois été restaurée. 

Playtime Avant

Avant / après. Les rayures et les tâches ont disparu, l'étalonnage a rétabli les teintes de gris. Photo © Les Films de Mon Oncle

Avant / après.
Les rayures et les tâches ont disparu, l’étalonnage a rétabli les teintes de gris.
Photo © Les Films de Mon Oncle

Les corrections permises par la restauration sont impressionnantes, et la re-sortie du film en 2002 a attiré 200 000 spectateurs, venus voir Playtime dans son format d’origine.

La question du caractère « définitif » de la version restaurée de 2002 demeure toutefois entière. D’autant plus que les propos de Tati peuvent faire douter de son insatisfaction envers la première version.

En 1968, en réponse à un admirateur anglais déçu par la brièveté de Playtime, Tati affirme :  « le négatif de Playtime restant en ma possession, je garde toujours la possibilité de rallonger les copies de deux minutes par an, ce qui ne sera absolument pas détectable et vous donnera la possibilité de voir le film tel que je l’ai imaginé d’ici cinq ou six ans ». En 1977, il répète son envie de « voir la version complète de nouveau en circulation ». Les coupes effectuées sur la première version ne semblent donc pas avoir eu l’approbation de Tati autant qu’on pouvait le penser, mais l’espoir de retrouver une copie semble bien mince.

Cependant, force est de constater que la restauration de Playtime a permis d’en rétablir la distribution dans le format d’origine et de souligner l’audace d’un choix esthétique – le 70 mm – qui fait encore des émules chez les cinéastes les plus divers, comme Paul Thomas Anderson qui a récemment utilisé le même format pour The Master.

Alice Letoulat

Références bibliographiques :

Interview de DESCHAMPS Jérôme, interrogé par RAUGER Jean-François, supplément du Monde, 16 mai 2002.

Interveiw de DESCHAMPS Jérôme, interrogé par GUILLOUX Michel, L’Humanité, 15 mai 2002.

EDE François et GOUDET Stéphane, Playtime, Cahiers du Cinéma, 2002.

Interview de EDE François, interrogé par BONNAUD Frédéric, Les Inrockuptibles, 3 juillet 2002.

GUERAND Jean-Philippe, Jacques Tati, Gallimard, 2007.

TATI Jacques, Lettre à M. Lofthouse, 18 septembre 1968.

Interview de TATI Jacques à la radio française le 17 avril 1977.
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5 comments on “La restauration de « Playtime » (Jacques Tati, 1967)
  1. Michel Portier dit :

    Bonjour,

    Lorsque j’étais adolescent, je n’ai pas vu tout de suite « Playtime » et j’ai donc raté ce film à l’Empire Cinérama (je le regrette même si depuis j’ai pu le visionner lors d’une première restauration en avant-première à l’Opéra de la Bastille puis au cinéma le « Max-Linder Panorama »). En fait, c’est dans un cinéma de quartier, le « Reuilly-Diderot » (je crois), du XII ème arrondissement de Paris (à la fin des années 60) que j’ai vu toutefois assez vite et pour la première fois « Playtime ». À cette époque bon nombre de cinémas d’exclusivité étaient équipés en 35 mm et 70 mm. Des grands cinémas de quartier, l’étaient également. Mais il y avait seulement trois salles pour l’écran Cinérama : « L’Empire Cinérama », le « Gaumont-Palace » et le « Kinopanorama ».

    Lorsque j’ai vu certaines reprises de films en 70 mm à l’Empire Cinérama (années 69 / début 70, l’écran incurvé du Cinérama n’y était plus. L’origine vient certainement de l’exploitation du film de Jacques Tati, peu de temps auparavant. Car si « Playtime » a été tourné sur pellicule 70 mm, le film n’a pas le même ratio : l’image est moins large. Ce n’est pas le 2.20 habituel du Todd-AO, de la Super Panavision ou bien encore du Super Panorama 70 européen.

    Lorsque j’ai travaillé un temps à la Cinémathèque française (au Musée du cinéma, plus précisément), je me suis lié d’amitié avec le chef opérateur (il n’aimait pas le terme de directeur de la photographie) Jean Badal. Celui-ci me précisa – après questionnement – qu’il avait fait le choix d’adapter un objectif d’appareil photographique de la marque Hasselblad sur une caméra Mitchell. Cet objectif fut donc adapté sur une vieille caméra Mitchell 70 mm (qui avait appartenu selon Jean Badal à Stanley Kubrick).

    Le ratio n’était donc pas en 2.20 mais plutôt vers le 1.85 / 1.66 (à vous de me le préciser) sur le 2.20 de la pellicule 70 mm. Dans n’importe quelle projection du film en copie 70 mm, apparaissent dès lors une bande noire de chaque côté de l’image. Mais lorsque j’ai vu pour la première fois « Playtime » (donc au « Reuilly-Diderot »), je n’étais pas content car je pensais que je voyais le film avec une image tronquée dans sa largeur avec une copie 35 mm en pano 1.66…

    Et à cette époque, il n’y eut pas vraiment d’articles sur le pourquoi de ce format de l’image 70 mm moins large mise à part de dire que c’était tourné et présenté en 70 mm…

    Le hasard a voulu également que je me retrouve dans la même situation de confusion dans cette même période avec un film américain qui avait été exploité en 70 mm : « Les Douze salopards », également vu au « Reuilly-Diderot » et encore une fois en 1.66. Mais après avoir – avec les années – fait le tri dans les confusions des formats des films tournés en véritable 70 mm ou gonflés en 70 mm, il s’est trouvé que ces « Douze salopards » n’était ni du vrai 70 mm et encore moins du scope mais tout simplement du Pano… La confusion à cette époque pour moi vient du fait que « Playtime » en vrai 70 mm était dans une sorte de Pano sur pellicule 70 mm.

    Cinématographiquement votre

    • Merci pour ces précisions et souvenirs, c’est très intéressant ! Si le sujet vous intéresse – et pour une réponse plus assurée que la mienne -, je vous invite à consulter l’excellent ouvrage que François Ede et Stéphane Goudet ont consacré au film (la référence détaillée est dans l’article).

      Cordialement

      • Michel Portier dit :

        Bonsoir,
        J’ai beaucoup de choses sur “Playtime” avec des documents d’époque : dépliant avec des documents en couleurs de quatre pages couleurs, photographies glacées d’exploitation prestige, affiche et affichette, quelques photos en noir et blanc de presse et brochure en couleurs (sorte de programme comme il y en a eu beaucoup avec les films à grand spectacle des années fin 50 et durant toutes les années 60 : “Ben-Hur”, “Cléopâtre”, “Hello, Dolly !), etc). Parmi ces documents sur “Playtime”, je possède quelque chose qui me plaît beaucoup : l’affiche en format 40X50 sur un support cartonné avec dans le dos de ce “carton” imprimé un support pour que tienne ce visuel (comme un cadre posé sur un meuble). Cerise sur le gâteau, il est inscrit sur ce document en haut du visuel de l’affiche le nom de l’Empire Cinérama et des trois séances quotidiennes.
        C’est une personne aux marchés aux puces de la Porte de Vanves qui avait beaucoup de choses en plusieurs exemplaires sur ce film, il y a encore 15 ans (mais peut-être plus). De nos jours, il doit lui rester encore des choses mais pas forcément le meilleur (il est au début du marché – côté commerces, non loin de là. Je suis retourné à Paris, cette année, il était toujours présent. Son stand possède aussi de la brocante.
        En 2007, une personne sur le marché hebdo des collectionneurs à Saint-Mandé qui me connaissait un peu pour ma passion pour les BO en vinyle me proposa un 45 tours hors commerce (nous allons dire pour faire mode où se rapprocher de notre époque : un promo) de “Playtime”.
        Mais il est vrai que je n’ai toujours pas acheté un livre d’art entièrement consacré à “Playtime”. Mais dans la même période d’édition, j’ai acheté celui sur “Jour de fête” qui se concentre largement à la restauration de ce film vers 1995 (année du Centenaire du cinéma où fut mis à l’honneur en France les cinéastes Jacques Demy et Jacques Tati). À cette époque, j’ai même ramassé dans les salles de cinéma de la documentation sur la ressortie des films de Jacques Tati et également un numéro gratuit distribué dans les salles de cinéma consacré en grosse partie au réalisateur. Au sujet de ces derniers documents cités que je possède donc en plusieurs exemplaires, je pourrai éventuellement lorsque j’aurai remis la main dessus (après les avoir retrouvés dans des boites de déménagement), vous offrir un exemplaire de chaque si cela vous intéresse et si vous ne les possédez pas.
        Cordialement

  2. Nasser dit :

    Merci pour cet excellent article.
    je me souviens avoir vu play time vers la fin des années 70 , sur les champs Élysée, dans une version 70 mm. D’après l’article c’était donc la 3 em version.
    ça serait super de pouvoir le revoir en 70 mm dans une salle à Paris dans une version plus conforme au souhait réel de Tati.

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