Découvrir la modernité du passé : « Le Voyage dans la Lune », de Georges Méliès (1902)

L’événement avait fait du bruit à Cannes et ses alentours le 11 mai 2011. Une grande oeuvre renaissait de ses cendres. Le film emblématique de Georges Méliès, père de la fiction cinématographique, avait, dans sa version colorisée de 1902, été porté disparu pendant près d’un siècle. Que signifie cette miraculeuse résurrection ? 

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C’est en 1993, à Barcelone, que la découverte fut mise au grand jour. La copie coloriée à la main par Méliès lui-même du Voyage dans la Lune refaisait surface alors que le monde du cinéma la croyait définitivement détruite par son propre créateur dans les années 1920, lorsque celui-ci était redevenu anonyme. Méliès est, pour beaucoup, l’homme qui fit du cinéma un art. Prestidigitateur de métier, il avait longtemps bataillé avec les frères Lumière pour acquérir l’un de leurs cinématographes. La chose faite, il sublima le matériau en y ajoutant la dose de magie qui lui manquait depuis son invention en 1895. Il créa le studio Star Film, à Montreuil, et commença une prolifique carrière de réalisateur : environ 600 courts-métrages, dont seulement une infime partie est encore visible aujourd’hui. Cependant, c’est bien Le Voyage dans la Lune qui vient d’abord à l’esprit lorsque le nom du cinéaste est évoqué.

 

Ce film de quinze petites minutes est inspiré de Jules Verne et H.G. Wells. Il conte un colloque de vieux scientifiques qui se décident à conquérir la Lune. A l’aide d’un obus géant, ils s’envolent dans des contrées spatiales mystérieuses où les péripéties seront nombreuses. Ce sont 13 375 images que Méliès avait coloriées une à une. Ce sont 13 375 images cassées, rongées et attaquées par le temps qui ont dû être reconstruites minutieusement et patiemment. Il faut attendre 2010, grâce aux technologies numériques et à deux fondations, pour que commence le travail de remastérisation. 400 000 euros y sont investis, ainsi que deux ans de recherche, d’assemblage et de nettoyage, pour arriver à une vision d’une beauté perçante de nostalgie. Lorsque l’on regarde le résultat de cette Histoire modernisée, c’est notre propre histoire et notre regard d’enfant qui resurgissent soudain. La couleur y est d’une douce folie, une parenthèse baroque qui nous est offerte comme aux premiers spectateurs qui avaient pu le voir ainsi. De la couleur en 1902 : seul un fou pouvait y croire. Et seul un magicien pouvait le faire.

Il ne s’agit pas là d’une restauration comme une autre. Le parcours effectué par les restaurateurs n’est pas seulement de l’ordre de la technique. Le film retrouvé, le défi allait de la recherche archéologique à la démarche politique d’une oeuvre de première importance dans le patrimoine de son pays. Le temps et l’énergie consacrés à cette minutie d’orfèvre y sont entièrement justifiés, et c’est d’autant plus vrai lorsque l’on comprend à quel point Le Voyage dans la Lune et les autres films de Georges Méliès étaient d’une avant-garde absolument inouïe pour leur époque. Non content d’avoir construit et développé un tout premier langage de la fiction cinématographique, une base dramatique concentrant théâtre et spectacle forain, Méliès a tout de même inventé la science-fiction de cinéma. Un genre qui fait les beaux jours de l’industrie hollywoodienne actuelle.

On en vient donc à se demander si c’est vraiment un hasard qui fait se correspondre les « timing ». Pour coupler ces deux époques désireuses de merveilleux, un certain parti a été pris par les deux fondations, la Fondation Groupama Gan et la Fondation Technicolor, concernant la bande originale du film. Les responsables du projet (il faut aussi citer la collection Lobster Films) ont décidé d’actualiser la musique en faisant appel au groupe AIR, connu pour ses mélodies électro-planantes et principaux musiciens sur le premier film de Sofia Coppola, Virgin Suicides. Si votre rédacteur n’a rien contre et considère même que le boulot est bien fait, il faut signaler que la démarche est anecdotique tant le film se suffit à lui-même.

 

Voici donc un fait notable : rendre compte de la modernité du passé en l’inscrivant dans notre présent. Si les effets spéciaux ont évolué, si les studios ont avancé dans leurs technologies, si la couleur est maintenant commune depuis bien longtemps, il n’en reste pas moins que Le Voyage dans la Lune, à l’instar de films comme King Kong (1933) ou E.T. (1982), eux-mêmes  »remakés » ou remastérisés souvent à leur désavantage, n’a rien perdu de sa superbe. Car ce qu’il faut retenir de ces vieux films qui nous ont tant fait rêver n’est pas leur aspect révolutionnaire et technique, mais bien leur capacité à faire persister, malgré les âges, cette idée de merveilleux. Le Voyage dans la Lune est peut-être bien le premier de cette lignée. Il était donc important, voire essentiel, de nous le re-montrer.

 

Larry Gopnik

 
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