Top of the Lake

Alors que la mini-série de Jane Campion vient d’être diffusée et éditée par Arte, il me paraît important de signaler que la chaîne française a re-découpé les épisodes, de sorte à réduire la mini-série, initialement composée de sept épisodes, à six épisodes, probablement pour permettre une diffusion en deux soirées de trois épisodes. Il va sans dire que ce découpage a nécessairement entraîné des coupes dommageables. Une décision que je ne m’explique pas, surtout de la part d’une chaîne respectable comme Arte…

Photo Credit : Parisa Taghizadeh

Photo Credit : Parisa Taghizadeh

La confusion entre film et série a rarement été aussi manifeste qu’avec Top of the Lake, écrite et réalisée par Jane Campion, seule femme à avoir, pour le moment, remporté la prestigieuse Palme d’Or pour la formidable Leçon de piano en 1993. Portée par des acteurs eux-mêmes partagés entre cinéma et télévision (Elisabeth Moss, la Peggy de Mad Men, Holly Hunter, déjà vue chez Campion dans La Leçon de piano justement, Peter Mullan, acteur pour Danny Boyle et Ken Loach, entre autres), cette mini-série bénéficie d’un souci d’écriture et de réalisation qui tranche avec la plupart des productions. On est ravi de voir Campion s’investir, à la suite d’autres cinéastes, dans ce format.

À Laketop, petite communauté perdue au fond de la Nouvelle-Zélande, Tui, 12 ans, tombe enceinte, puis disparaît. Venue rendre visite à sa mère mourante, Robin, originaire de Laketop, mène l’enquête dans une ville qui multiplie les secrets et cultive la dissimulation. Matt, le père de Tui, patriarche bourru et violent, s’interpose. Le contexte général de Laketop est très hostile aux femmes : les hommes ne s’inquiètent pas de la disparition d’une gamine qui, selon eux, l’a bien cherché. Une communauté de femmes organisée autour de l’étrange G.J. s’installe dans la région et se heurte aux moqueries, voire à la violence, des hommes de la ville.

Tous les personnages de la série sont visiblement victimes de très profonds dérèglements. L’ambiance délétère déborde sur l’enquête qui se retrouve presque au second plan : l’intrigue multiplie les fausses pistes, refuse les twists et la surenchère. La notion d’événement est presque absente du scénario : les révélations, parfois graves, n’impressionnent personne. Les habitants de cette terrifiante bourgade sont même persuadés que l’enquête elle-même n’a pas lieu d’être : Tui a fait une fugue passagère, ou elle est déjà morte, et sa grossesse et le viol potentiel dont elle a été la victime ne choquent que les quelques femmes de la ville dont la série dresse le portrait. Comme toujours chez Campion, la femme – d’exception souvent – est le sujet et l’objet de ses films (Un Ange à ma table, La Leçon de piano, Bright Star).

Top of the Lake contient d’ailleurs d’autres éléments du  »style » Campion. Outre l’intérêt accordé aux personnages féminins, ce sont les espaces majestueux de la Nouvelle-Zélande dont est originaire la cinéaste qui bénéficient de son attention et contribuent au malaise suscité par la série. La communauté de Laketop vit en quasi autarcie, coincée entre des montagnes qui l’emprisonnent. La ville règle ses soucis en interne (le viol de l’héroïne quinze ans auparavant). Cet entre-soi permanent n’est pas éloigné, on le sent vite, d’une consanguinité généralisée qui favorise la tonalité morbide de la série.

Il existe tout de même des communautés en marge de la ville. Alors que les hommes de Laketop se cachent dans les bars et dissimulent leurs secrets, les femmes réunies autour de l’étrange gourou G.J. s’exposent dans une clairière (l’Eden de Paradise) et y dévoilent leur intimité physique et psychologique. Les enfants aussi s’organisent en communauté de la nature, fêtant les anniversaires cachés dans le bush, loin des adultes et de leur violence.

L’espace néo-zélandais traduit ces oppositions : le très-exposé (la grandeur des montagnes, l’étendue et la profondeur du lac) se heurte au très-dissimulé (les espaces inextricables du bush qui enfouissent les secrets les plus terribles). L’espace naturel et la ville fonctionnent comme une boîte de pétri dont Campion observe le fonctionnement en milieu fermé, laissant germer l’horreur. Une horreur qui advient sans que la série s’en offusque. Il faut dire que le scénario présente d’emblée les personnages comme déréglés : on n’est donc même plus surpris de découvrir leurs secrets, finalement à la hauteur de ce que la série nous en laissait attendre.

© Sundance Channel Home Entertainment

© Sundance Channel Home Entertainment

La série interroge donc la frontière entre civilisation et sauvagerie, très littéralement signifiée par la distance qui sépare les deux rives du lac mortel et maudit. C’est lui, et le décor qui l’entoure, qui sont les véritables héros d’une série à l’esthétique sensible, représentative d’une cinéaste qui aime filmer le gigantisme des montagnes comme le ruissellement d’un filet d’eau entre les cailloux. Face à cette beauté présente à chaque plan, l’homme est tout petit, et bien honteux. Les paysages splendides tranchent avec la bestialité des hommes. Tui, puis Robin, voudraient d’ailleurs disparaître dans ce si beau lac, complice pourtant de l’horreur qu’il héberge.

Et même si la fin est un peu décevante (très factuelle, alors que le reste de la série refusait l’événementiel), Top of the Lake constitue une production inédite, où écriture et réalisation ont été travaillées avec minutie pour livrer une vraie expérience visuelle. Une ambition rare dont on félicite Jane Campion, en attendant de pouvoir revoir la cinéaste sur grand écran.

Alice Letoulat 

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Publié dans SÉRIES

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