Snowpiercer, de Bong Joon Ho

Linéarité et chemins de traverse

Note : 5/5

© 2013 SNOWPIERCER LTD.CO

© 2013 SNOWPIERCER LTD.CO

       Une ère glacière ayant anéanti la planète, le dernier refuge de l’humanité est devenu un train : le transperceneige. La société y a gardé son fonctionnement inégalitaire : à l’arrière s’entassent les pauvres dans la crasse et la pénombre ; à l’avant la première classe vit dans le luxe, la lumière du jour et l’opulence.Snowpiercer est l’histoire de la révolte, une de plus dans l’histoire du train, menée par Curtis avec l’aide précieuse du coréen Namgoong Minsoo, pour tenter de renverser le maitre du train : son créateur Wilford.

     Le récit de cette révolte, adapté de la bande-dessinée française Le Transperceneige, est pour Bong Joon Ho, non seulement le moyen de faire un film épique dans lequel les héros évoluent dans le train à la manière d’un jeu vidéo (chaque wagon a ses caractéristiques, ses difficultés et surprises), mais aussi celui de mettre en place un huis-clos dans lequel chacun des personnages évolue à sa manière.

        La réalisation est claire et limpide, et menée tambour battant par le réalisateur coréen qui signe là un nouveau coup de maître dans sa belle filmographie pourtant plutôt réduite. La recette coréenne (c’est son premier film hors de son pays) prend et l’on retrouve avec plaisir les ingrédients du cinéaste : la propension et la maîtrise presque architecturale de la représentation d’un espace clos (on se souvient des égouts de The Host) ; le choix d’une grammaire comico-burlesque qui trouve toute sa force (mais aussi se justifie) en opposition à des thèmes plus graves et plus dramatiques ; et l’affirmation d’une mise en scène fortement sophistiquée et stylisée.

        La question de la révolution de l’arrière pour prendre la tête est posée de manière intéressante de la part du réalisateur. Sans jamais que les mutins définissent un but politique précis, Bong Joon Ho fait de cette quête un but sans fin. La recherche du pouvoir, mais pour quoi faire ? Que changera Curtis s’il prend la tête du train ? Autant de questions sans réponses que le réalisateur se plaît à développer. C’est pourquoi le récit se définit alors très peu par son aspect politique mais bel et bien dans une étude sociologique et psychologique de ce monde clos dans lequel évoluent les personnages. Sans ambition autre que personnelle, l’interaction forte, émotionnelle, entre les passagers de l’arrière, qui porte le film dans son début s’étiole au fur et à mesure de l’avancée des héros dans le train.

       Le film se détache d’ailleurs très vite du genre par lequel il avait commencé : celui du film de résistance et de révolte. L’arrière concentrationnaire, dont profite l’avant en y puisant ses ressources humaines, se soulève lorsque deux enfants leur sont pris de force. L’Odyssée (le mot n’est pas trop fort tant les décors de chaque wagon sont à chaque fois différents et atypiques) commence. Plus l’aventure prend forme, plus la recherche des enfants s’oublie, plus le film prend des formes différentes à l’image des mondes divers qui composent le train. Ultra-violence crue, batailles stylisées au ralenti, et scènes comiques et burlesques s’enchaînent. Ainsi Bong Joon Ho dépeint une société folle, déconnectée de sa propre réalité : les derniers survivants de l’humanité s’entretuent dans le but primaire de prendre le pouvoir, de démontrer leur force. La grande scène de bataille à la hache marque la fin de l’unité du groupe de mutins. La stylisation, la longueur de la bataille (elle même coupée en deux par le passage du pont Yakitori qui marque le passage à une nouvelle année), mais surtout la deuxième partie éclairée à la torche qui marque son primitivisme, font de cette scène un twist après lequel il ne sera plus possible de revenir en arrière.

       Comme dans The Host le groupe se divise et les individus s’affirment chacun dans leur fonction dans le récit, et, dans la solitude, chacun dévoile son moi profond. Le dialogue n’existe presque plus, sauf pour parler des aspects techniques du train, et la fuite en avant s’inscrit profondément dans son horizontalité. C’est pourquoi il est si important de marquer la linéarité de ce récit. En effet celui-ci est clairement ancré dans la forme de la machine, dans l’évolution au sein celle-ci. En habituant le spectateur à cette linéarité, le réalisateur coréen réussit à rendre la fin encore plus surprenante.

        Les enfants oubliés refont surface, dans les parois, dans l’espace transversal du train jusqu’alors si horizontal. Le train, si riche, si diversifié, se ratatine : le milieu n’existe plus seulement que par sa population folle. La tête du train est directement reliée par téléphone à l’arrière, annulant par là toute l’Odyssée qui a conduit à cette situation. Bong Joon Ho place alors en avant le personnage de Namgoong Minsoo qui se révèle être en réalité le vrai révolutionnaire de ce récit, trouvant non pas la solution dans la longueur du train mais dans son espace transversal.

       Snowpiercer est alors pleinement un coup de maître. Par cette fin absolument fascinante car inattendue, le réalisateur coréen affirme son originalité, alors qu’il semblait l’avoir abandonnée au profit du divertissement pur. L’œuvre est là, pleine de surprises, de sursauts d’horreur, d’explosions de violence, et d’éclairs de génie. Le film est puissant, fort, et magnifique. Le plaisir ressenti face à chacun des films de Bong Joon Ho est toujours intact. Et ce plaisir c’est d’être spectateur de la ‘’Bong Joon Ho’s touch’’ : la linéarité du genre couplée aux chemins de traverse qu’empruntent sans cesse les personnages et d’où émerge toujours la beauté de la surprise pure.

Simon Bracquemart

Snowpiercer, un film de Bong Joon-Ho. En salles depuis le 30 octobre

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Publié dans À L'AFFICHE, Octobre 2013
One comment on “Snowpiercer, de Bong Joon Ho
  1. Alain Le Ninèze dit :

    Article intéressant, vraiment, qui me conforte dans l’envie que j’avais déjà d’aller voir ce film.

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