Représenter la sexualité : La Vie d’Adèle

Beaucoup de polémiques ont précédé la sortie de la Palme d’Or 2013. La qualité de La Vie d’Adèle les a rapidement rendu caduques, la potentielle tyrannie du réalisateur ayant vite été effacée par la beauté du film (voir la critique dans la rubrique « À l’affiche »).

Une polémique a cependant trouvé un second souffle au moment de la sortie du film. Évoquées rapidement par les critiques lors de la présentation du film à Cannes, les scènes de sexe ont fait réagir le public une fois le film en salles : « longues », « crues », « éprouvantes », « pornographiques » a-t-on pu entendre. Ce genre de déclarations n’a rien de bien nouveau. Avec La Vie d’Adèle, c’est une vieille question de cinéma (mais aussi, avant lui, de photographie et de peinture) qui refait surface, celle de la représentation du nu et de la sexualité.

Il est important de faire le distinguo entre la représentation de la nudité et celle du sexe. Bien entendu, la nudité est plus répandue sur les écrans que les scènes de sexe. A bien y regarder, ces dernières ne sont d’ailleurs apparues qu’assez récemment dans l’histoire du cinéma. Une représentation de la sexualité au cinéma qui ne commence pas à ma connaissance avant les années 1970, marquées par le scandale originel du Dernier Tango à Paris, mais qui s’est peu à peu répandue, jusque dans les séries, notamment celles produites par HBO, Game of Thrones et Girls par exemple, dont les scènes irrévérencieuses ne sont souvent (et malheureusement) motivées que par leur potentiel sulfureux.

Je précise en outre que la sexualité au cinéma n’a pas besoin de scènes crues et explicites pour choquer : voir, à ce sujet, les controverses autour de Théorème, de Pier Paolo Pasolini, dans lequel la sexualité est présentée comme un instrument de conversion religieuse – de quoi choquer sans filmer une pénétration en gros plan.

La nudité et la sexualité font partie de ces sujets qui invitent au débat et qui ont souvent provoqué un scandale autour de la sortie d’un film. Dans les mois à venir, nous consacrerons un dossier à ces films scandaleux qui, abordant des sujets polémiques (sexe, violence, drogue, religion, génocide), interrogent la force de représentation des images.

Dans La Vie d’Adèle, le débat autour des scènes de sexe est alimenté par la nature homosexuelle de ces ébats. Le spectateur peu habitué à la représentation crue de la sexualité sera ainsi d’autant plus surpris (au mieux) ou choqué (au pire) devant des scènes saphiques qu’on voit rarement.

Le choc ressenti devant ces scènes dépend en effet de l’éducation du regard spectatoriel. Un spectateur considérera comme visuellement acceptables les scènes de sexe auxquelles il a été habitué par sa propre pratique du cinéma. Ainsi, un spectateur coutumier des films américains où on ne fait l’amour que la nuit, sous les couvertures, sans se déshabiller et sans que la femme, au matin, n’ait les seins à l’air, ce spectateur-là aura du mal, c’est sûr, à voir La Vie d’Adèle sans crier au scandale moral !

Les réactions de spectateurs cinéphiles ne sont pas nécessairement plus sereines. J’ai moi-même eu un peu de mal avec ces séquences, d’abord parce que je n’en voyais pas la nécessité, ensuite parce que leur crudité me mettait mal à l’aise. L’explication est simple : les scènes de sexe lesbien sont presque inexistantes dans le cinéma d’exploitation. Ainsi, les habitués d’un cinéma d’auteur confidentiel sont désormais familiers des scènes crues entre un homme et une femme, ou même entre deux hommes, mais pas d’une sexualité entre femmes, encore peu ou pas représentée.

À vrai dire, dans La Vie d’Adèle, seule la première scène est longue et crue : les autres font pâle figure après ces sept minutes d’ébats passionnés. La beauté formelle de la mise en scène est incontestable, à tel point qu’on pourrait y voir la tentation du  »morceau de bravoure » de la part de Kechiche. Mais cette esthétique marmoréenne s’accompagne d’une justification narrative, et c’est important. Il ne s’agit pas de dire ici que tout peut être filmé et montré par goût de la provocation : Venus noire, du même cinéaste, constituait ainsi un échec. Le récit de La Vie d’Adèle a laissé se construire un amour véritable entre les deux personnages, tant et si bien que la charge sulfureuse contenue par ces séquences est désamorcée par l’authenticité de sentiments qui se manifestent dans les rapports sexuels.

Ces séquences qui ne me convainquaient pas trouvent finalement leur raison d’être dans leur objet même. Mieux : elles sont nécessaires, sur les plans narratif comme esthétique. La première nuit de sexe, c’est important dans un couple : l’épisode était inévitable, et sa répétition vient confirmer l’amour que se portent les deux femmes. Surtout, le choix de montrer ainsi deux femmes faire l’amour, avec autant de crudité et de beauté, constitue une audace visuelle bienvenue. Avec ces scènes, le cinéma a fait un pas en avant sur cette fâcheuse question de la représentation du sexe. On ne peut que remercier Kechiche d’avoir su dire, comme d’autres avant lui sur certains sujets :  »il est temps de montrer ça ».

Alice Letoulat

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Publié dans ÉVÉNEMENTS, Débats

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