Pasolini Roma

Copyright photo (Pier Paolo Pasolini sur le tournage d'Accattone) © Archivio Pier Paolo Pasolini
Copyright photo (Pier Paolo Pasolini sur le tournage d’Accattone) © Archivio Pier Paolo Pasolini

L’Europe est en ébullition : Barcelone, Paris, Rome et Berlin consacrent une grande exposition, accompagnée de rétrospectives et de conférences, à l’un des artistes les plus controversés de la seconde moitié du XX° siècle !

Il y a quelque chose d’assez surprenant à voir ainsi Pasolini, longtemps trop scandaleux, faire presque consensus. C’est que le parfum de souffre qui émanait de lui il y a quarante ans a aujourd’hui le charme de l’insoumission. Insoumission qui permet d’ailleurs un sous-titre un peu racoleur à l’exposition ( »Rome par l’artiste le plus scandaleux du XX° siècle ») : ce qui offusquait dans les années 1970 séduit aujourd’hui.

Mais Pasolini demeure un artiste problématique qu’on aborde avec des pincettes : la RATP, voulant s’associer au projet, a choisi de  »customiser » deux stations du métro parisien (Rome et Place d’Italie, bien sûr) avec des photogrammes de ses films, mais en évitant tout de même de sélectionner Salò ou Les Mille et une Nuits, certainement trop… crus.

Cinéaste italien méconnu par rapport à ses compatriotes (Rossellini et Fellini en tête), Pasolini traîne une mauvaise réputation, qui se cristallise pour beaucoup de spectateurs dans son dernier film, Salò, si peu représentatif de l’esthétique du cinéaste. Il est pourtant le plus connu, et le moins vu, en raison de sa réputation – justifiée – de film insoutenable. Voilà un film dont le seul titre terrifie plus d’un jeune cinéphile, effrayé avant même de s’y être frotté, et peu désireux de faire plus ample connaissance avec le reste de la filmographie du poète cinéaste.

J’applaudis donc à deux mains cette ambitieuse exposition « Pasolini Roma », et me réjouis d’une rétrospective qui permettra, je l’espère, de mieux faire connaître la variété de l’œuvre pasolinienne à un public finalement peu informé.

Choisir un angle pour aborder l’œuvre diverse de Pasolini n’était pas aisé. Poète, romancier, cinéaste, mais aussi peintre, polémiste et dramaturge, Pasolini a multiplié les formes et les sujets. Son rapport à la ville de Rome peut sembler anecdotique, mais ce lien privilégié de Pasolini à la capitale italienne et, au-delà, aux topographies du (Tiers) Monde, permet de révéler l’amour du poète cinéaste pour la réalité sociale de son temps. L’exposition retrace le chemin personnel parcouru par Pasolini dans Rome, de son arrivée en 1950 à sa mort en 1975, sur la plage d’Ostie. Pendant ces vingt-cinq années, Pasolini naît comme romancier et poète, s’éprend de la peinture, débute le cinéma, prend part aux débats politiques de la société italienne.

L’exposition suit habilement, de façon chronologique, les pérégrinations du jeune Pier Paolo dans le dédale romain où il rencontre les « ragazzi », figures récurrentes de ses romans (Ragazzi di vita) et de ses films (Accattone, Mamma Roma). Chaque « section » de l’exposition est consacrée à une période de la vie de Pasolini : ses rencontres (avec Moravia, Betti, Davoli, Callas) et les attaques qu’il subit. De nombreux procès émaillèrent en effet sa carrière de romancier et de cinéaste, bien qu’il ne fut jamais condamné.

Outre ces quelques rappels personnels, l’exposition met en avant, bien sûr, l’œuvre très diverse de Pasolini. Elle ne se limite pas à sa carrière de cinéaste – la plus connue en France – mais s’attarde aussi sur sa poésie, notamment grâce aux enregistrements que Pasolini fit lui-même de ses poèmes, diffusés tandis qu’un écran égrène, à la façon d’un karaoké poétique, les vers frioulans. L’exposition donne aussi l’occasion de découvrir quelques tableaux et esquisses de Pasolini, qui révèlent un certain talent. Une section consacre plusieurs panneaux à sa période polémiste, indispensable pour comprendre le revirement de Salò.

Pour une fois, la petitesse de l’espace muséal de la Cinémathèque française est mise au profit des documents : le couloir qui ouvre habituellement les expositions est toujours là, mais il est habilement transformé en train, transportant Pasolini – et le visiteur – jusqu’à Rome. Les sections sont séparées par des cloisons qui, ne montant pas jusqu’au plafond, donnent l’illusion d’un espace plus aéré. Surtout, la concentration des éléments d’exposition met en évidence leur diversité : d’un seul coup d’œil le visiteur peut constater la variété de la production pasolinienne.

A l’issue de la visite, on a le sentiment, nous aussi, d’avoir erré dans Rome avec Pasolini. C’est que cette exposition, loin de se vouloir pédagogique ou analytique, s’adresse d’abord à notre sensibilité. L’approche ne se veut pas savante : il vous faudra rester longtemps devant chaque panneau pour connaître en détail la biographie – complexe – de Pasolini. Le but n’est pas là : cette découverte sensible, sans hagiographie ni reproches, d’un auteur dont on souligne les paradoxes, est la plus belle façon, je pense, d’aborder avec sérénité – et non plus frayeur – sa filmographie passionnante.

La plus belle idée de l’exposition, ce sont ces petits films projetés à l’ouverture de chaque section. Tournés par Alain Bergala, ces plans fixes de la Rome contemporaine s’accompagnent de quelques phrases qui situent Pasolini à chaque moment de sa vie. La démarche fait honneur au cinéma pasolinien, et même elle émeut quand arrive la dernière projection, là où tout s’est achevé…

Outre cette très belle exposition, la Cinémathèque propose une rétrospective qui vous permettra, à l’issue de votre visite, de découvrir ou redécouvrir le cinéma de Pasolini. Je conseille vivement d’aborder son œuvre par ses films du début des années 1960 (Accattone, Mamma Roma, Uccellacci e Uccellini, L’Évangile selon Saint Matthieu) ou la splendide Trilogie de la Vie. Les aficionados de Pasolini ne manqueront pas d’aller voir sur grand écran Porcherie, non-édité en France, adapté de sa propre pièce de théâtre, frère méconnu, selon moi, de Théorème et Salò.

Arte, grand mécène de la Cinémathèque française, a déjà diffusé documentaires et films (très tard le soir…) et diffusera prochainement (pas de date pour le moment) un très émouvant documentaire réalisé par Alain Bergala dans le cadre de l’exposition. Le cinéaste-commissaire a imaginé un jeune homme de vingt ans partant aujourd’hui sur les traces du cinéaste italien. Une démarche qui ne déplairait pas à Pasolini.

Celui qui a si bien su comprendre les changements radicaux de son temps – changements aujourd’hui terriblement intégrés par notre société – a toujours travaillé à faire de la culture un moyen de résistance aux progrès trompeurs imposés à marche forcée. Aussi Pasolini était-il une « Force du Passé », « plus moderne que tous les modernes » selon ses mots, bataillant sans cesse pour que survivent les enclaves culturelles au sein d’une modernité sachant conserver son humanisme. A l’heure d’une fausse universalité qui anéantit les particularités culturelles, il est grand temps de méditer la leçon humaniste d’un poète cinéaste véritablement hors-normes.

Alice Letoulat

La Cinémathèque française – musée du cinéma

51 rue de Bercy

75012 Paris

Exposition du 16 octobre 2013 au 26 janvier 2014

Rétrospective du 16 octobre au 2 décembre

 Commissaires de l’exposition : Gianni Borgna, Alain Bergala, Jordi Balló

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Publié dans ÉVÉNEMENTS, Expositions et rétrospectives

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