La Vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2, d’Abdellatif Kechiche

Copyright photo © Wild bunch / Quat’Sous Films / France 2 Cinema / Scope Pictures / Vertigo Films

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Note : 5/5

Une ultime rencontre, dans une galerie d’art, entre deux femmes qui se sont aimées. Adèle tourne le dos à ses amours passées, et à la caméra. Elle s’éloigne, seule mais apaisée, et la lumière se rallume dans la salle. Que reste-t-il des polémiques à la fin du film ? Qu’on l’ait voulu ou non, on est entré dans la salle avec le souvenir des allégations tenues à l’encontre de Kechiche. Ces attaques personnelles s’envolent heureusement dès les premières minutes d’un film dont la beauté parvient à laver notre œil de la salissure dont il était victime. Voilà la polémique balayée, et la place est libre pour faire honneur à un film rare, chef-d’œuvre intégral sans doute.

Histoire d’une rencontre et du voyage sentimental qu’elle engage, La Vie d’Adèle offre une variation sur le thème classique de la rencontre prédestinée, auquel il est fait clairement allusion lorsque, en classe, les élèves étudient un roman de Marivaux, La Vie de Marianne évidemment. Un travail de la référence habituel chez Kechiche, qui aime décidément beaucoup Marivaux (voir L’Esquive, où des jeunes d’aujourd’hui rejouent, en classe et dans la vie, Le Jeu de l’Amour et du Hasard).

Ainsi, la rencontre retardée entre les deux jeunes filles – après « l’apparition » dans la foule – donne lieu à une magnifique scène au bar, où le jeu trouble d’Emma rejoint le doute encore palpable d’Adèle. Il y a Marivaux, mais aussi Madame de La Fayette dans cette séquence où l’on voit sans être vu, en espérant tout de même être découvert. Les cheveux bleus d’Emma, assise à l’étage comme dans une loge de théâtre, attirent le regard d’Adèle et cristallisent l’amour qu’elle lui portera. Comme La Vie de Marianne, La Vie d’Adèle – et toute œuvre – a vocation à dévoiler aux personnages leur propre cœur : ce qui manque.

Le récit suit les débuts, les tumultes et les désillusions d’un couple amoureux : il y a de l’attirance, de l’affinité, du désir, de l’attachement, de l’amour enfin entre ces deux femmes. Le film associe la relation amoureuse à la construction identitaire de son personnage. Le film n’est d’ailleurs pas structuré autour du couple, mais de la figure tutélaire d’Adèle, première à apparaître, avançant face à nous, et dernière à quitter l’écran.

Outre une histoire d’amour, le film narre donc le trajet personnel d’Adèle, adolescente mal dégrossie devenant une jeune femme fragile, sensible au point de ressasser la perte de son premier amour pendant trois ans. Récit d’initiation et récit d’une rencontre, le film ne peut éviter par ailleurs la question sociale. La rencontre avec les parents met en lumière un écart culturel d’abord ignoré par les amoureuses, mais qu’elles reproduiront, déterminisme social oblige, jusqu’à détruire leur couple.

Le film dissimule aussi un  »faux » sujet dont il ne peut se passer : celui du lesbianisme. Comme le film aborde l’homosexualité féminine à travers les yeux d’une adolescente d’abord rétive puis sincèrement amoureuse, la dimension sulfureuse est complètement désamorcée. On assiste aux étapes habituelles d’une relation sentimentale : le jeu de séduction, le premier baiser, la première nuit, les moments partagés… Les petits malins venus s’encanailler se heurteront à un amour si naturel qu’ils en oublieront la particularité du couple.

Kechiche est parvenu à jouer habilement avec le double risque que constituait un couple lesbien. La sous-représentation de l’homosexualité des femmes (davantage victimes en la matière que les hommes) aurait pu orienter le film vers la revendication, la particularité du couple Adèle / Emma devenant alors le sujet central du film, dépassant leur histoire d’amour. Plus problématique : le film aurait pu feindre de ne pas voir l’homosexualité des deux jeunes femmes, c’est-à-dire : traiter leur histoire d’amour comme n’importe laquelle, en oubliant les obstacles bien spécifiques auxquels se heurtent les homosexuelles. Bref, il se serait agi là d’un film malhonnête, tombant dans l’ordure en tâchant de l’éviter par souci du politiquement correct.

Délicate position pour Kechiche, donc, qui parvient à un équilibre idéal : Adèle se heurte très violemment à ses camarades, plus prompts à condamner son homosexualité supposée que celle, avérée, de son ami garçon – distinguo habile sur l’inégale représentation des homosexuels. Adèle elle-même a du mal à accepter sa préférence, niant être entrée sciemment dans le bar lesbien. Et quand elle croise pour la première fois, dans la rue, la fille aux cheveux bleus, est-elle déjà fascinée et amoureuse ou, peut-être, un peu surprise, voire choquée de voir deux filles ainsi enlacées ? Kechiche évite toutefois l’écueil du film revendicatif (une scène de crise avec les parents d’Adèle a été supprimée au montage), car après tout, ce n’est pas son genre : sans être tout à fait un film revendicatif, Venus noire avait justement péché par défaut d’équilibre. En ne posant la question de l’homosexualité que par petites touches, il rend finalement la parole aux concernées : les deux amoureuses bénéficient de toute son attention, c’est leur amour qui finit par compter, et la force de leurs joies, de leurs déchirures et de leurs peines dépasse très largement le  »sujet » du lesbianisme.

Il en va de même pour les fameuses scènes de sexe dont on nous rebat les oreilles. Elles remplissent très exactement la même fonction mi-revendicative, mi-universaliste. La première – la plus longue et la plus crue – est indispensable à la narration : la première nuit d’amour constitue une étape importante dans une relation amoureuse, au même titre que la rencontre ou le premier baiser. La répétition – assez limitée d’ailleurs – des scènes de sexe ne fait que confirmer le bon  »fonctionnement » du couple, car c’est justement quand le désir disparaît que les problèmes commencent. On remercie donc Kechiche de s’éloigner du vieux mythe qui oppose amour et désir, pour affirmer, gros plans à l’appui, que la sexualité est importante dans un couple.

J’ajouterais en outre que ces scènes décriées marquent une étape importante de l’histoire de la représentation du sexe au cinéma, et plus précisément de la sexualité entre femmes, magnifiée par la mise en scène de Kechiche et les deux actrices marmoréennes. Pour plus de détails sur cette question polémique, je vous renvoie à l’article « Représenter la sexualité : La Vie d’Adèle », dans la rubrique « Événements ».

Au-delà des scènes de sexe, La Vie d’Adèle est un film-matière, viscéral. Ça coule de partout oserait-on dire, surtout de la bouche d’Adèle, qui engloutit et déglutit à tout va. Digne héritier de Pialat, Kechiche offre à son film une mise en scène naturaliste. Il est d’ailleurs amusant de rappeler que lui qu’on accusait de faire durer trop longtemps les tournages, parvient malgré tout à un naturel sidérant grâce à une caméra fluide, très mobile, et un montage efficace. Kechiche privilégie les gros plans, rappelant ainsi les cases de la bande dessinée dont est tiré le récit, et soulignant amoureusement chaque centimètre carré du corps tout en courbes d’Adèle Exarchopoulos.

Celle-ci impressionne d’autant plus que, fort heureusement, la souvent très agaçante Léa Seydoux parvient à se faire oublier. Le film est tout entier construit autour d’Adèle Exarchopoulos, qui donne même son prénom au personnage. Lèvres charnues toujours entrouvertes, joues bien rondes, grands yeux cernés, démarche lourde, fontaine permanente de larmes et de morve, elle dégage pourtant quelque chose d’extraordinaire, une grâce effroyablement sensuelle. Elle traîne un ébahissement permanent et, surtout, une sorte de mélancolie : un « mystère » qui « doit plaire aux mecs », remarque l’une de ses camarades. Elle incarne à la perfection le mal être adolescent d’une jeune fille qui ne va visiblement pas bien (et ce avant de rencontrer Emma), un mal être qui se mue en dépression chez une jeune femme amoureuse jusqu’à la déraison.

Trois heures de film pour raconter l’histoire de cette jeune fille qui doute, qui aime, qui souffre… Et ce n’est presque pas assez. Le plus grand défi du film résidait peut-être dans cette amplitude narrative que Kechiche a hésité à diviser en deux sorties (chapitre 1 et chapitre 2). On le remercie d’avoir préféré assumer jusqu’au bout l’ampleur de son récit. Toujours intime et personnel, accroché à ses personnages, La Vie d’Adèle se situe à l’exact opposé des films-fleuves (Autant en emporte le vent, Titanic) dont l’histoire d’amour se noie (sic) dans une Histoire trop grande pour les personnages, comme si les auteurs ne faisaient pas assez confiance à leur sujet amoureux pour intéresser des spectateurs pendant trois heures.

La Vie d’Adèle n’a pourtant pas besoin de tricoter, rien n’y est superflu. On reste accroché à son fauteuil, et on en redemanderait encore si le récit ne s’achevait pas si idéalement, nous laissant à la traîne derrière Adèle, pressée de quitter cette  »vie »-là ; Adèle qui tourne le dos à la caméra pour tourner la page du premier amour, et ainsi clore deux chapitres filmiques dont la beauté n’a pas fini de nous hanter.

Alice Letoulat

Palme d’Or 2013

Film en salles depuis le 9 octobre 2013

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Publié dans À L'AFFICHE, Octobre 2013

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