Gravity, de Alfonso Cuarón

Cela faisait bien longtemps qu’on n’avait pas parlé d’un film comme on a parlé de Gravity. Que ce soit les critiques enthousiastes, le sujet, son traitement ou son genre, il est vrai qu’une forte attente motivait mon déplacement dans les salles obscures. En lisant certains articles sur le Net, on remarque que souvent est oublié le précédent film d’Alfonso Cuarón, Les Fils de l’Homme, chef-d’oeuvre absolu du film d’anticipation complet  et foisonnant, qui jouait sans arrêt sur les arrière-plans, accumulait les détails et les références, développait un contexte sinistre à l’intérieur même d’une histoire emplie d’espoir.

Sachant sans doute que beaucoup de gens l’attendaient au tournant, Cuarón a pris la sage décision de faire un virage à 180° avec Gravity, qui ne fait et ne peut nous montrer que le vide. Mais jamais depuis 2001: l’odyssée de l’espace l’on aura mis autant de talent à rendre ce vide si intense et immense.

Soit deux astronautes, l’un chevronné et blagueur, l’autre novice et angoissée, réparent un satellite lorsqu’une pluie de débris s’abat sur eux. Là commence une quête terrifiante et organique, un retour sur Terre et un retour à la vie. En effet, voilà le véritable thème du film: la dépression. Ce qui est intéressant n’est pas forcément le passé que Cuarón crée à son héroïne (la perte de sa fille quelques années auparavant, pourquoi pas), mais plutôt comment il va l’emmener pas à pas à regagner sa volonté de vivre. Le réalisateur pose toute sa grammaire dès l’époustouflant premier plan (on ira même jusqu’à dire qu’il surpasse celui de Snake Eyesdans le genre plan séquence d’ouverture de plus d’un quart d’heure) et nous plonger, littéralement aussi, dans la tête de cette femme meurtrie, perdue, et agonisante.

À travers sa caméra, Cuarón brise un à un tous les codes du genre, à commencer par l’anéantissement des échelles de plan. Les points cardinaux sont des notions qui ne s’appliquent qu’à la Terre, tout comme la perspective, remise en cause à chaque instant.  La caméra (ou nous, spectateurs) flotte et n’a jamais de point d’ancrage car cette option n’existe pas. Puisque le film va et revient entre le microcosme et le macrocosme sans aucun montage et en toute fluidité, on se surprend même à espérer que la catastrophe continue indéfiniment. Là-dessus, le pari est réussi: la mise en abîme entre l’espace cinéma, la salle, et l’objet cinéma, le film dans la salle, atteint la perfection. Gravity nous rend conscient de notre rôle de spectateur en nous immergeant (en partie aussi grâce à la meilleure 3D qu’on ait pu voir depuis… jamais) dans ce bain amniotique terrifiant bien qu’agréable et nous rappelle une des valeurs particulièrement viscérales de l’espace cinéma, la salle comme protection maternelle.

C’est sur ce point qu’il faut s’attarder pour l’unique raison qu’il se fait beaucoup trop rare au cinéma aujourd’hui. Nous voici donc devant l’un des seuls objets filmiques sur le thème passionnant et extrêmement complexe de l’espace capable de nous faire trembler en même temps que nous rassurer, capable de créer de l’empathie tout en nous faisant la réflexion de notre place et de notre pouvoir de spectateur, capable aussi de nous faire sentir ce que seulsAlien ou 2001 avaient réussi à faire, c’est à dire le processus de la gestation maternelle qui nous questionne, nous angoisse et nous apaise à la fois.

Larry Gopnik

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Publié dans À L'AFFICHE, Octobre 2013

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