Blue Jasmine, de Woody Allen

Pour son dernier cru, Woody Allen a décidé de laisser de côté la comédie chorale et pas très comique pour aller vers le drame intimiste. Une veine qui lui va à merveille. L’occasion pour nous de nous demander ce qu’on attend encore du cinéaste.

Jasmine, une quadra distinguée et médicamentée, arrive à San Francisco pour s’installer chez sa soeur à la suite d’une douloureuse rupture avec son actionnaire véreux de mari. Comme toujours chez Woody Allen, l’histoire est à mettre au second plan, car ce qui l’intéresse réellement ce ne sont pas les intrigues mais les situations. Dans le cas de Blue Jasmine, c’est carrément un portrait. Celui d’une femme dont on apprend, grâce à de très fluides flashback, l’histoire et les méandres. Il faut dire que l’on met un certain temps pour arrêter d’être agacé, voire irrité, par Jasmine, bourgeoise prétentieuse et quelque peu mesquine, égoïste et autocentrée. Mais c’est parce qu’elle se dévoile peu à peu dans son propre chaos qu’elle nous parle, nous attriste et nous touche finalement. Jasmine est un trou béant, une faille sans fond, une brèche que rien ne peut combler. Au contact de sa soeur, caution prolétaire et quelque peu bâclée du film, elle réapprend les bases de la vie, la vraie. Mais comme un poisson dans l’air, Jasmine se débat par réflexe et par nostalgie, comme si elle avait un mauvais rêve. Et dans la brèche, tout s’engouffre, aussi bien son passé qu’elle le rumine sans cesse, que son présent et sa relation ambiguë avec sa cadette. Jasmine perd pieds jusqu’à perdre la tête.

Voici le plus grand argument de Blue Jasmine. Le numéro d’équilibriste auquel nous convie la protagoniste (et Cate Blanchet forcément, qui livre une performance à la limite de la perfection) entre raison et folie est un spectacle beau et atroce. Certes, on conviendra que les heures les plus subtiles du réalisateur sont derrière lui et qu’il lui sera difficile d’atteindre les sommets d’IntérieursAnnie Hall ou Une autre femme, perfections dans le genre portrait de femmes perdues. Mais on est obligé de souligner la grande sincérité qu’il déploie avec cette histoire et sa maîtrise pour sonder les perturbations de l’âme humaine. C’est donc bien cela que l’on cherche dans ses films, qu’ils nous éblouissent par leur justesse et leur acuité à faire des gens ordinaires et misérables des héros inoubliables. Le talent de Woody Allen se synthétise ici dans le tout dernier plan du film. Un très lent travelling nous rapproche de Jasmine, les yeux dans le vide, les lèvres contorsionnées par son mal-être, et d’énièmes pensées qu’elle évoque à voix haute comme pour savoir que ses mots peuvent encore créer des vibrations dans l’air, comme si la dégénérescence lui faisait moins peur que d’arrêter d’exister.

C’est là qu’on comprend la volonté de Woody Allen, poète parmi d’autres, de savoir qui de lui ou du reste du monde ne tourne pas rond. Et, comme dans Whatever Works, son dernier grand film en date, nous nous demandons si cette folie si typique de notre temps ne serait pas le dernier échappatoire pour continuer à subir le monde… A défaut d’avoir été éblouis par Blue Jasmine, nous avons senti la chaleur de la lumière dans la pénombre de la salle.

Larry Gopnik

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Publié dans À L'AFFICHE, Septembre 2013

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