As I lay dying, de James Franco

Copyright photo © Metropolitan FilmExport

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Note : 2/5

Avec cette adaptation du roman de Faulkner, James Franco met fin à plus de cinquante années de réticences cinématographiques à l’encontre de l’écrivain américain.

Curieux personnage que James Franco. Depuis quelques années, l’acteur américain est passé maître dans l’art de la polymorphie. La variété de ses contributions cinématographiques atteste d’une certaine boulimie de travail plus que d’un choix de carrière. D’une superproduction Disney (Le Monde fantastique d’Oz) à l’adaptation téméraire de As I lay dying en passant par la comédie apocalyptique et déjantée (C’est la fin), James Franco semble s’épanouir dans la diversité (et une inégale qualité).

Voilà donc un acteur, travaillant lui-même à se donner une image schizophrène (fêtard de L.A. ou thésard exigeant ?), qui s’attelle à l’adaptation du patrimoine littéraire américain. Acteur-réalisateur difficile à cerner, donc, si bien qu’on comprend ce qui l’a poussé, parmi tous les personnages du roman de Faulkner, à incarner Darl, le fils doué d’ubiquité, figure de l’artiste fou sortant de lui-même, Voyant qui « pense trop » et « trouve le moyen de vous pénétrer à l’intérieur ».

Franco ne semblait pas intimidé par le « tour de force » de Faulkner, grande qualité si on considère la frayeur qu’inspirent certains ouvrages aux cinéastes les plus avertis. Jeune et enthousiaste, Franco semblait bien placé pour tenter l’affaire.

Soyons clair : la tentative échoue. Mais la tentative existe, et cette témérité est séduisante, même si le film ne convainc pas. Franco a tenté une vraie adaptation, c’est-à-dire la traduction des outils littéraires par des outils cinématographiques.

Littérature et cinéma sont deux langages aux modalités propres. Le passage de l’un à l’autre nécessite une réflexion sur les possibilités narratives de chacun. La narration romanesque recourt à des procédés difficiles à traduire en termes de cinéma, surtout dans As I lay dying, structuré en petits chapitres consacrés au point de vue de chaque personnage. L’imbrication des récits intérieurs nuit à la progression d’une action vite résumée : Addie Bundren meurt. Son mari et ses enfants emmènent sa dépouille en charrette jusqu’à Jefferson pour l’y enterrer. Bien entendu, on apprendra beaucoup de choses sur chaque membre de la famille, mais c’est davantage la technique littéraire que la diégèse (le voyage) qui fait office de révélateur en pénétrant l’intimité de chaque personnage.

Le procédé littéraire constituant alors le vrai cœur de l’ouvrage – sa forme et son sens – on comprend mieux la réticence de bon nombre de scénaristes et de metteurs en scène à tenter le coup. Avec panache, James Franco s’attelle à l’ouvrage, et s’entoure bien : Tim Blake Nelson incarne une figure patriarcale effrayante, entre apparente bêtise et véritable cynisme, Cronos manipulateur et inconséquent, mâchant ses mots comme il bouffe ses enfants.

Franco peine tout de même à équilibrer ses personnages : Cash et Jewel semblent moins l’intéresser que Darl et Dewey Dell. Le même problème d’équilibre se pose pour la narration : Franco s’attarde sur certains épisodes, étirés et magnifiés à l’excès. Le film subit l’intervention de trop nombreuses fioritures poseuses, notamment des ralentis récurrents et inutiles.

Outre ces ralentis, la forme du film se caractérise par l’emploi régulier de split screens qui anéantissent la crédibilité du projet. Je vois bien ce que James Franco a voulu faire dire à ces écrans divisés : le double écran devrait traduire la multiplicité des points de vue du roman. D’emblée, cette solution est trop facile, et on sent venir la fausse bonne idée. Mais l’échec va même au-delà : les split screens – heureusement non permanents – n’apportent rien au film et à sa narration, à tel point qu’on finit même par ne plus les remarquer.

Trois personnages dans une pièce : deux caméras filment le même événement et ne signalent le point de vue de personne, voilà le découpage en double écran. La mise en relation de ces deux images n’améliore pas notre compréhension de l’événement ni notre connaissance de l’intimité des personnages. Difficile, donc, de comprendre la présence de cette forme, si ce n’est, je le crains, le choix d’une esbroufe formelle et légèrement arty. Cet échec est d’autant plus regrettable que certains passages du film ont recours à d’autres outils cinématographiques qui, sans être nouveaux ni bien menés, sont tout de même plus efficaces (la voix off, l’adresse à la caméra).

Fort heureusement, le recours au split screen ne fait pas système dans le film, mais ce dernier affiche d’entrée de jeu une ambition formelle qui s’avère très vite vaine. On est donc rapidement désolé par ces cent-dix minutes qui échouent à traduire Faulkner en cinéma. Pourtant, le film regorge de petites qualités malheureusement secondaires : le scénario ne cède jamais à la tentation des  »révélations » (chaque secret se dévoile presque par accident), l’image saisit la poussière du Sud – bien qu’elle reste lisse et propre, loin de la rugosité sans concession du roman. Surtout, Franco confirme son sens de la mise en scène et de la retenue (il refuse les effets visuels superflus).

Le film déçoit en fait à cause de sa propre ambition : afficher ainsi son désir de radicalité, c’était risquer de ne pas être à la hauteur de l’expérience, et c’est malheureusement ce qui arrive à As I lay dying.

Mais le film est tout de même parvenu à m’attraper : il reste de Faulkner le récit et surtout le texte, abondamment cité, et la tentative formelle, bien que ratée, force à l’interrogation. Quoi qu’il en soit, James Franco semble décidé à poursuivre la réalisation : alors que son nouveau film vient de sortir (Interior. Leather Bar), son programme annonce de nouveau Faulkner, mais aussi Bukowski et McCarthy pour un cinéaste décidément prolifique et littéraire. Sa carrière d’acteur semble se poursuivre au même rythme épuisant et avec les mêmes goûts éclectiques : on le verra chez Wim Wenders et Werner Herzog, mais aussi dans Veronica Mars… Décidément, James Franco demeure insaisissable.

Alice Letoulat

Film en salles depuis le 9 octobre 2013

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Publié dans À L'AFFICHE, Octobre 2013

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