À l’Ouest, du nouveau

JOHNNY GUITAR

Un film de Nicholas Ray, 1954

http://www.youtube.com/watch?v=Xk88i4UplVQ

C’est la nuit, mais Vienna ne dort pas. Dans son bar de l’Ouest américain, menacé par sa rivalité avec la propriétaire voisine, elle fait tourner la roulette : show must go on. Il faut dire qu’elle a dû se battre pour devenir la propriétaire de ce saloon bientôt longé par le chemin de fer, garantie de réussite. Dans la pièce à côté, Johnny, le nouveau musicien, se soûle. Vienna et lui se sont aimés, cinq ans auparavant. Leur dialogue, l’un des plus beaux de l’Histoire du cinéma, fait se heurter l’amour à l’orgueil, jusqu’à ce que, rejouant leur couple passé, et les reproches mis de côté, ils parviennent à s’aimer de nouveau.

L’émotion mélodramatique suscitée par cette séquence magnifique où Joan Crawford feint de ne plus aimer Sterling Hayden ferait presque oublier que Johnny Guitar est un western, un genre où l’on s’appesantit peu sur les états d’âme amoureux d’un héros habituellement plus prompt à dégainer qu’à se dévoiler. C’était sans compter sur Nicholas Ray qui renouvelle les thématiques et les modèles classiques du western en y imposant la femme comme sujet et objet de l’action.

Alors que, dans le western classique, la femme est un « accessoire », faire-valoir rapidement disparu qui « empêche l’action », Johnny Guitar met en scène un personnage principal féminin – Vienna – opposé à un autre personnage féminin – Emma. Ici, ce sont les motivations de ces femmes, et leur rivalité, qui sont à l’origine de l’action. La figure féminine intervient au premier plan et de façon presque autonome, renouvelant le modèle habituel de la femme effacée et secondaire du western classique.

© D.R.

© D.R.

Une affaire de femmes

Si le film s’ouvre sur Johnny assistant au meurtre du frère d’Emma, c’est la séquence suivante, dans le saloon de Vienna où Emma débarque avec sa clique, qui déclenche l’action et soulève les thématiques du film. Les deux femmes apparaissent rapidement comme des adversaires, rivales amoureuses et propriétaires concurrentes, en lutte pour le pouvoir. Chacune a réussi à réunir autour d’elle une  »équipe » qui la soutient, par assentiment ou par crainte. Elles affichent d’emblée une assurance écrasante, presque menaçante, à tel point que Vienna peut assumer à demi-mots être parvenu à ériger le saloon en vendant ses services.

Bien sûr, le rapport de ces femmes au terrain, à la propriété, à la gestation d’un projet, renvoie à une image traditionnelle de la Femme-Terre, autrement dit de la Femme-Mère. Mais on est loin, ici, d’un quelconque  »instinct » maternel de la part de ces deux femmes si volontairement indépendantes : Vienna refuse ainsi d’aider le jeune blessé, car « un gamin qui joue avec des armes doit être prêt à mourir comme un homme ». Leur maternité normative est transférée sur un bien matériel traditionnellement masculin (la propriété terrienne accompagnée de l’assise locale qu’elle procure). Ainsi, elles conservent leur statut de femmes tout en assumant des responsabilités masculines.

Le personnage de Vienna, à cet égard, est formidable de justesse, puisqu’elle n’est pas la propriétaire insensible, voleuse et meurtrière qu’Emma dépeint. C’est une femme indépendante, mais capable d’amour. En effet, si la femme audacieuse existe bien dans le western, ce n’est souvent que pour remplacer le modèle masculin en devenant une Amazone dépourvue de sentiments et de sexualité, solitaire et indomptable, juchée sur son cheval tel un pauvre cow-boy solitaire. Ainsi, la femme ne pourrait être que totalement amoureuse ou résolument seule. Or Vienna n’est pas une femme insensible : elle souffre de la perte de son commerce, elle ressasse ses amours passées, et très vite elle retrouve Johnny, ce qui ne l’empêche pas de conserver son caractère indépendant. Le couple ne la domestique pas, c’est même plutôt Johnny qui, grâce à elle, peut renouer avec son passé trouble.

La place des hommes

Cette place particulière accordée aux femmes force le genre à se renouveler : le modèle traditionnel du héros de western s’en voit fortement modifié. Les hommes deviennent l’objet commun de la lutte de pouvoir entre Vienna et Emma : il s’agit de voir laquelle parviendra à se les allier, ou mieux à les rendre amoureux.

Dès le début, les hommes se définissent par le regard qu’ils posent sur les événements et, bien entendu, sur les femmes : Johnny assiste au meurtre qui provoque la guerre, le regard trop amoureux de Dancin’ Kid sur Vienna attise la jalousie d’Emma, les hommes de la ville se contentent d’observer la montée du conflit sans réagir. Les hommes s’avèrent tous n’être que les témoins impuissants de la guerre de territoire que se livrent Vienna et Emma. Ils sont en outre velléitaires, contestant des décisions qu’ils assistent pourtant, allant jusqu’au lynchage. Et même si c’est le marshall qui, ordonnant la fermeture du saloon, met le feu aux poudres, il sera forcé de devenir le second d’Emma. Si quelques hommes sortent du lot, ils demeurent ontologiquement attachés à la figure tutélaire de Vienna : amoureux (Johnny, Kid) ou enfant de substitution (Turkey).

Johnny, bien entendu, est un homme à part, dans le cœur de Vienna comme dans le récit. C’est certes lui qui donne son titre au film, mais ce nom ne le désigne pas tout à fait : il désigne l’identité d’emprunt de Johnny Logan, l’homme d’avant, celui qui, accro aux armes, est affecté d’un tempérament violent. C’est sa relation, passée puis retrouvée, avec Vienna qui détermine son identité et, donc, son nom. Alors que dans le western classique le héros existe en dehors de la femme, Johnny retrouve Vienna parce qu’il a besoin d’elle pour exister, c’est-à-dire : pour se réconcilier avec son nom. Autrefois Logan, héros classique as de la gâchette, il devient Guitar, musicien repenti. Grâce à ses retrouvailles amoureuses avec Vienna, il peut réconcilier son identité (Logan) avec son nouveau  »moi » pacifiste (Guitar). Logan, le « gun crazy », ne tuera que pour protéger son rival. C’est Vienna qui  »récupère » la tare de Johnny, mais pour mieux mettre fin au carnage. Ainsi, le titre ne désigne pas tant, comme habituellement dans le western, le tireur talentueux dont on fait le portrait élogieux, mais bien l’homme changé par l’amour. Autrement dit, le titre signifie déjà la force de l’amour que se portent les deux personnages : Johnny Guitar, c’est Logan et Vienna réunis.

Le genre revisité : la « démystification du western »

Le rôle très important accordé aux femmes, et tout particulièrement à Vienna, engage forcément un renouveau du genre du western, et en premier lieu du modèle classique du héros masculin. Incarnée par la star Joan Crawford, Vienna bénéficie d’un statut inédit pour une femme dans ce genre. Dès lors, la place accordée à son partenaire masculin modifie fortement le statut du héros de western, à tel point qu’on peut voir dans Johnny Guitar un film réflexif sur le genre.

Le film fait effectuer au personnage masculin le passage du héros classique au personnage amoureux, devenu presque secondaire. Johnny Logan est le héros solitaire classique : « pas de liaison : pas d’attache, pour lui qui est mouvement superlatif, déplacement libre ». Devenu Johnny Guitar, il assume son amour pour Vienna sans pour autant être dénué de virilité. De tireur, il devient amant ; de meurtrier, il devient artiste : à la grandeur héroïque du cow-boy solitaire succède la passion romanesque de l’homme amoureux. Cette transformation n’est pas une déchéance mais au contraire une renaissance qui prend effet au sein de thématiques classiques elles-aussi renouvelées.

A cet égard, Johnny Guitar est bien un film-seuil. Comme dans la plupart des westerns classiques, la  »Frontière » de l’Ouest constitue une thématique récurrente, même si elle ne fait qu’affleurer qu’ici, derrière les aspirations des héroïnes, nouvelles conquérantes des espaces sauvages, bien loin de l’image d’Épinal d’un John Wayne pourchassant les Indiens. Dans Johnny Guitar, il est beaucoup question de passages : celui du chemin de fer ; celui des strangers venus s’installer sur les terres des colons historiques ; celui, littéral, de la cascade ; celui, symbolique, de Guitar redevenant Logan grâce à l’amour.

Le film lui-même constitue un seuil pour le western, entre conservation de thématiques classiques et renouvellement des modèles. Surtout, Johnny Guitar, malgré son titre, ne fait pas le portrait d’un héros, mais bien du couple, à tel point d’ailleurs que le duo est la seule forme relationnelle qui survive finalement à l’affrontement meurtrier des deux femmes. Figure bicéphale, le héros de Johnny Guitar est formé de l’association amoureuse entre Johnny et Vienna, mais aussi de celle, plus ou moins contrainte, entre Johnny et Kid.

Le couple le plus impressionnant reste cependant, comme dans bon nombre de films, celui du personnage principal et de son adversaire. Ici, ce sont deux femmes qui, reprenant l’opposition traditionnelle, font tout s’embraser lors d’un affrontement final au cours duquel elles ne seront réunies que dans un seul plan : champs et contre-champs les érigent en véritables héroïnes, elles surplombent la foule des témoins et tournent l’une autour de l’autre comme des fauves. Les hommes de main, à l’écart, réalisent enfin que la tuerie a assez duré, que ce n’est pas à eux de mener ce combat. Réduits une nouvelle fois au statut d’observateurs impuissants, ils assistent en silence à la conclusion d’une histoire qui se sera faite sans eux.

Alice Letoulat

Toutes les citations sont extraites de l’article « Femme » de Jean-Louis BORY, dans BELLOUR Raymond (dir.), Le Western, Gallimard, 1993, pp.143-146.

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Publié dans FOCUS
3 comments on “À l’Ouest, du nouveau
  1. Voilà un article riche et très fourni pour commencer la rubrique « Focus » ! L’extrait et le commentaire que tu en fais me donnent envie de corriger mon ignorance de ce film. Prépare le DVD pour notre prochaine réunion 😉

  2. Johng990 dit :

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