LIGNE ÉDITORIALE

 

Le TOP 10 de l’année 2015 est !

 

DÉCLOISONNER LA CRITIQUE

« Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! »

Charles Baudelaire

Extinction des feux dans la salle pour la séance du soir. L’obscurité est propice à l’apparition lumineuse et fantomatique des formes mouvantes sur l’écran immobile…

Le lieu du cinéma, c’est la salle, espace dédié à la régression, utérus matriciel où l’on naît comme spectateur. S’y manifestent à leur paroxysme les émotions dont les films regorgent, nous touchant tous ensemble, et individuellement.

Ces films qui nous changent et qui nous hantent, ils nous ont poursuivis depuis la salle obscure de notre enfance jusqu’à l’écran rétro-éclairé de notre ordinateur d’adulte. Désormais, on y regarde autre chose : toujours des films, mais aussi des émissions de télévision, des séries, des images polémiques… Internet, haut lieu de création visuelle et de frénésie d’images, a changé la donne.

Visuel4

Nouveaux supports et renouveau des formes

Films, séries, programmes courts, podcasts et créations expérimentales ont pu trouver grâce à Internet un espace de partage considérable. Au DVD s’ajoutent désormais la VOD, le streaming et le téléchargement : les supports de visionnage des images se sont ainsi multipliés, et l’inégale répartition des salles et des films est compensée par cette facilité d’accès aux productions visuelles.

Les formes auxquelles l’œil du spectateur a désormais accès sont diverses mais constituent un réseau cohérent au sein duquel elles s’influencent et s’entrecroisent. Une  »inter-visualité » particulièrement remarquable entre films et séries. Ces dernières se sont d’abord renouvelées en s’inspirant du cinéma, et attirent désormais les cinéastes qui y trouvent un moyen d’expression inédit : Scorsese avec Boardwalk Empire, Fincher avec House of Cards, Campion avec Top of the Lake.

Il paraît donc difficile et même idiot de limiter aujourd’hui la critique à la sacro-sainte salle de cinéma en feignant d’ignorer l’existence et la qualité de ces formes. Bien sûr, pour nous, le film est toujours destiné à la salle, mais nous n’y voyons plus de supériorité ontologique, surtout quand la télévision propose des projets riches et audacieux dans les domaines narratifs et visuels.

Délocalisation et circulation des images

Avec la dé-matérialisation des images, leur projection a pu être dé-localisée : films, clips, séries circulent sur les écrans d’ordinateurs, de téléphones, de tablettes, et se partagent sur les réseaux sociaux comme l’adresse du dernier resto à la mode. La valeur d’usage des images, initialement cultuelle (et, conséquemment, culturelle), est devenue consumériste. Les images sont ainsi transformées en objets de consommation quotidiens mais très éphémères, trop vite partagés, aussitôt oubliés et remplacés.

Ainsi, la circulation rapide des images, si elle en a permis un meilleur partage et, donc, une plus grande réception, a aussi provoqué un appétit d’images chez bon nombre de spectateurs qui, habitués au renouvellement permanent du cheptel visuel, sont devenus impatients, cinéphages boulimiques et insatiables prompts aux jugements à l’emporte-pièce. Cette confusion de l’image avec le plus commun objet de consommation est dommageable pour le spectateur lui-même : la production s’accélère, la quantité de projets soumis aux spectateurs de plus en plus exigeants explose, et il devient forcément plus difficile d’établir une échelle de valeurs.

La rapidité de circulation des images présente bien sûr l’intérêt double de faire venir l’information chez le spectateur et, à l’inverse, de faire du spectateur un informateur. Mais cette rapidité empêche toute analyse : l’intérêt de l’information réside dans l’image seule, que l’on commente souvent en se contentant de la décrire, paraphrase qui aligne les anecdotes sans s’interroger sur ce que représente cette image, comme si elle se suffisait à elle-même, comme si elle constituait une preuve irréfutable et indiscutable.

Prendre le temps de l’analyse

Partagées entre les écrans multiples, les images deviennent apatrides : l’épanchement personnel permis par Internet octroie à tout un chacun le statut de critique potentiel, mais la rapidité de consommation des films, séries et autres créations interdit qu’on prenne le temps de les analyser. Or, à bien y regarder, la grande quantité de formes auxquelles on a accès nécessite, justement, qu’on prenne le temps de les évaluer, d’y faire le tri en quelque sorte. C’est ainsi qu’on défendra les projets qui valent vraiment le coup, ceux qui, audacieux, novateurs, exigeants, se démarquent au milieu de cette abondante production. Et il nous semble que c’est là que doit résider le travail du critique : dans sa capacité à arrêter un moment sa consommation frénétique pour analyser ce qu’il regarde, et ainsi défendre les meilleures propositions, contre vents et marées s’il le faut.

Née d’Internet, la forme du blog permet de conserver cette rapidité de partage de l’information, désormais inhérente à notre façon de concevoir la réception de la culture, et en même temps elle peut constituer un refuge pour ces images apatrides mais quotidiennes. La critique sur Internet permet d’investir ce quotidien imagé en en suivant le rythme – la publication n’étant pas soumise à des impératifs hebdomadaires ou mensuels – et, en même temps, de figer ce quotidien pour le soumettre à l’analyse.

Le critique devant se faire l’acteur et le témoin des mutations formelles, il paraît central d’accorder leur place à ces formes visuelles dont la réception s’est accrue grâce à Internet et dont la qualité est allée croissant. Décloisonner ainsi la critique nous a paru indispensable, question de cohérence : actualités et films anciens, séries télévisées et sorties en salle, tout cela se répond. Cependant, l’ouverture de la critique à des formes historiquement déconsidérées ne doit pas nous faire verser dans le nivellement : tout ne se vaut pas, et c’est là que réside le travail du critique, dans sa capacité à défendre un projet et non à aller dans le sens de la doxa pour ne pas froisser un public. Cela ne revient pas à dire que le critique a toujours raison ; mais si ses arguments sont justes, ceux-là ne souffrent pas la contestation, de même que les arguments d’un contradicteur sont valables à la mesure de leur justesse.

***

Dans La Nuit du Chasseur, Robert Mitchum traque deux enfants, réfugiés pour un temps sur une petite barque, traversant, dans un moment de calme retrouvé, l’univers magique du conte… Dans La Nuit du Blogueur, nous remontons le courant pour retourner à l’obscurité originelle, à la recherche de ces films qui nous hantent, et, devenus à notre tour chasseurs, nous sondons l’actualité – films, séries, événements – pour y trouver du nouveau.

Alice Letoulat

Rédactrice en chef

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2 comments on “LIGNE ÉDITORIALE
  1. Letoulat dit :

    Chapeau !

  2. Je trouve votre site formidable ! critiques en dehors des sentiers battus, continuez !

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